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Conseil de lecture : L'hydre mondiale, l'oligopole bancaire de François Morin (2015)

par Déniz BOZKURT 16 Janvier 2016, 22:46 Conseil de lecture

François Morin, né le 18 janvier 1945 à Paris, est économiste et professeur émérite de sciences économiques à l'Université Toulouse I. Il publie aux éditions LUX, L'hydre mondiale, l'oligopole bancaire, 2015

François Morin, né le 18 janvier 1945 à Paris, est économiste et professeur émérite de sciences économiques à l'Université Toulouse I. Il publie aux éditions LUX, L'hydre mondiale, l'oligopole bancaire, 2015

Si l'on veut éviter le prochain cataclysme financier, il faut, à l'évidence, favoriser le retour à des souverainetés monétaires organisées dans un cadre international

François Morin

J’ai souhaité réaliser cet exercice de synthèse non exhaustif et de critique car j’ai tout simplement dévoré ce livre de François Morin avec grand appétit, c’est pourquoi l’envie de vous le faire découvrir a pris le pas. Un ouvrage dans lequel des enjeux essentiels sont abordés avec une grande pédagogie. L’auteur met en perspective des données pertinentes, parfois inédites, à travers des tableaux éloquents sur lesquels nous allons revenir. 

 

Le G20 de Cannes a donné la définition de ce qu’était une banque « systémique » : un établissement financier dont le poids serait tel que sa faillite engendrerait un risque sur l’ensemble des acteurs financiers et de l’économie réelle. Une liste de 28 banques systémiques a par la suite été dressée. Parmi ces banques l’auteur insiste sur le fait qu’il existe un noyau dur d’établissements dont le gigantisme engendre de fait une situation oligopolistique au sens économique du terme sur différents marchés de capitaux déterminants de la finance globalisée et dérégulée, tels que les marchés obligataires sur lesquels se forment les taux d’intérêts, le marché des changes qui fixe la valeur d’une devise par rapport à une autre ou encore le marchés des dérivés. Avidité de profits substantiels oblige, ces dernières usent de cette situation de prédominance. C’est l’augmentation vertigineuse des totaux de bilans, des niveaux d’endettement et de l’intrication financière avec le développement quasi irréaliste des encours notionnels de produits dérivés qui a donné les moyens à l’hydre mondiale d’imposer ses tentacules au détriment notamment des puissances publiques. Ces points constituent les idées centrales du livre. 

 

Total de bilan et de hors-bilan

 

Ce premier tableau nous donne une première idée sur le total de bilan des 7 premières banques systémiques, vous retrouverez dans l’ouvrage une liste portant sur les 28 établissements. Ici, on remarque tout d’abord que les banques anglo saxonnes dominent le classement.

Conseil de lecture : L'hydre mondiale, l'oligopole bancaire de François Morin (2015)

 

Le bilan d’une banque exprime sa capacité à « mobiliser des ressources financières » et d’autre part à « accorder des crédits », néanmoins, François Morin rappelle à très juste titre qu’une expansion rapide n’est pas forcément « saine ». Celle-ci peut par exemple traduire la formation d’une « bulle de l’endettement ». Rapporté au PIB, le total de bilan de JP Morgan Chase pèse par exemple 31,42%, quant à BNP Paribas, le ratio s’élève à 92,38%. L’auteur met également en relief un autre ordre de grandeur qui nous donne une idée de la singularité de la taille des banques portant sur une composante clé du hors bilan qui retrace les engagements bancaires qui ne relèvent pas de la comptabilité classique. Celui-ci comptabilise notamment l’encours notionnel de produits dérivés qui représente la valeur d’un contrat à terme. Les montants sont tellement astronomiques qu’ils dépassent l’entendement, c’est ce qu’illustre ce second tableau : 

 

Conseil de lecture : L'hydre mondiale, l'oligopole bancaire de François Morin (2015)

L’encours notionnel total pour les 28 banques systémiques s’élèvent quant à lui à près de 710 200 milliards de dollars sur la période considérée. Il est aussi intéressant de voir sur quels sous-jacents portent ces encours, c’est ce que nous montre ce troisième tableau :

 

Conseil de lecture : L'hydre mondiale, l'oligopole bancaire de François Morin (2015)

François Morin souligne très justement l’importance du rôle des produits dérivés pour les entreprises qui souhaitent se couvrir notamment contre les risques de changes liés au commerce international ou encore les risques liés à la variation des taux d’intérêts d’une zone monétaire à une autre. Seulement voilà, l’encours notionnel des produits dépasse de très loin les besoins de l’économie réelle. Comment l’expliquer ? L’auteur expose sa vision : « ces produits nourrissent aussi la spéculation et contribuent par conséquent à l’instabilité financière ». L’idée qu’une banque systémique viendrait à faire faillite et laisserait dans la nature des promesses de payer nettes d’une aussi grande ampleur fait en effet froid dans le dos. D’autant plus que, l’essentiel de ces contrats s’effectuent sur des marchés Over The Counter, en l’absence de chambre de compensation, l’opacité qui en résulte rend d’autant plus difficile toutes tentatives de réglementations et de régulations…

 

Au fur et à mesure du livre, François Morin aiguise son habilité à travers cette mise en perspective inédite illustrant en partie le basculement du rapport de force entre ces mastodontes et les puissances publiques : 

 

 

Conseil de lecture : L'hydre mondiale, l'oligopole bancaire de François Morin (2015)

On constate que le stock de la dette publique mondiale est du même ordre de grandeur que le total de bilan des 28 banques systémiques. Ce que cherche à démontrer l’auteur ici, c’est le fait que progressivement, l’asymétrie se creuse entre ce qui fait la faiblesse de l’un et la force de l’autre…François Morin rappelle également l’influence de la crise financière des sub primes sur le basculement des rapports de forces et la dégradation des finances publiques. En témoigne les ratios dette/ PIB des pays avancés en 2013, conséquences directes du soutien à la conjoncture (États-Unis, 117% ; Japon, 243,3% ; Royaume-Uni, 90,6% ; Allemagne, 78,4% et France, 93,5%) et ce qu’il qualifie de « prise d’otage de l’oligopole systémique ».

 

La prédominance sur les marchés de capitaux

 

Nous l’avons précisé en introduction, le poids des banques systémiques leurs confère de fait la capacité à annihiler la concurrence sur certains compartiments du marché des capitaux. Le tableau suivante illustre cette situation oligopolistique : 

Conseil de lecture : L'hydre mondiale, l'oligopole bancaire de François Morin (2015)

Quatre banques d’ordre systémique accaparent donc plus de 50% des échanges initiés sur le plus grand marché financier du monde, celui des changes, avec un volume d’échange journalier avoisinant les 6 milles milliards de dollars, soit environs 30 fois le PIB mondial sur une année pleine. François Morin précise encore une fois à juste titre le danger qui découle d’une telle concentration : « On peut conclure que la formation des taux de change des devises librement convertibles relève à l’évidence de l’action d’acteurs oligopolistiques mondiaux ». Cette situation est d’autant plus préoccupante que cette part relative monte à plus de 80% si l’on prend en compte les 10 plus importants internats ! 

 

Il en est de même sur les marchés interbancaires et sur les marchés obligataires. Un nombre restreint de banques dont la majorité sont systémiques sont en position dominante pour fixer les coûts des liquidités à court terme (marché interbancaire) et à long terme (marché obligataire de la dette publique). Pour la France par exemple, ce sont 18 banques  (dont 13 sont systémiques) que l'on appelle "spécialistes en valeurs du Trésor" qui assurent le besoin global de financement de l'État. Dans ces conditions, on voit mal comment la puissance publique pourrait agir efficacement pour l'intérêt général.

 

Les activités de trading ne sont pas en manque. Ce tableau illustre la part relative de chaque banque (vous retrouverez une liste de 15 banques dans le livre) et surtout la part que représente cette activité dans les profits des banques en question, c’est édifiant :

Conseil de lecture : L'hydre mondiale, l'oligopole bancaire de François Morin (2015)

Vous découvrirez dans le livre encore bien d’autres données et faits obscurs, « du blanchiment d’argent aux manipulations de taux servant de référence aux activités financières (…) évasion fiscale à grande échelle » ou encore la prolifération délibérée d’actifs toxiques aux investisseurs internationaux au moyen de la titrisation, tous les agissements douteux (ou presque) y passent avec un résumé des plus grandes amendes infligées aux banques.

 

Cohérent et habile, François Morin rappelle en conclusion que c’est l’inconséquence des architectes de la structure qui ont libéralisé « deux taux fondamentaux de la finance : le taux de change d’abord, le taux d’intérêt ensuite, avec la perte consécutive de la souveraineté des États sur la création monétaire » et « le démantèlement de toutes les réglementations bancaires de structure et de comportement » qu’il faut accabler en premier lieu. Le seul point de désaccord flagrant porte sur la question de la nationalisation des banques lors d’une prochaine crise lorsque ces derniers seraient en « déconfiture ». François Morin affirme pour sa part que cela n’est pas souhaitable pour des raisons pas très convaincantes : « replis identitaires et nationalistes, recherche de bouc émissaire, risques d’affrontements en tout genre ». La solution passerait davantage vers un changement total de paradigme avec la remise en cause de l’indépendance des banques centrales, le principe de la libre circulation des capitaux et une coopération politique qui mènerait à un nouveau système monétaire avec l’instauration d’une monnaie commune d’inspiration keynésienne. Le problème se pose de lui même : un certain manque de réalisme permet à François Morin malgré la justesse de ses analyses, d’octroyer à ses préconisations une once de probabilité d’être un jour effectivement mises en application sans passer par la case nationalisation des foyers de risques systémiques ambulants. Personnellement, je ne le crois pas…La violence, peu importe sous quelle forme elle s'exprime, reste l'horizon de possibilité permanent à toutes les disconvenances passionnelles. L'emprise oligopolistique de ces banques sysytémiques est telle que nous pouvons être sûr qu'une émancipation passera inévitablement par un déchaînement de violence au sens large du terme. C'est pourquoi, il est préférable de faire preuve de cohérence et d'affronter cette épreuve de manière frontale : c'est comme cela que nous serons à même le moment venu de contenir  au mieux les risques liés à une émancipation.

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