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Plus de stabilité financière, moins de croissance économique ? Au contraire !

par Déniz BOZKURT 16 Septembre 2016, 08:47

Le mythe d’un choix cornélien entre la stabilité financière d’une part, et la sauvegarde de la croissance économique de l’autre ne cesse d’être distillé dans l’opinion publique. Aussi subtile soit-elle sur la forme, cette manipulation sémantique en reste pour le moins accablante sur le fond.

Une rhétorique bancaire dépassée

Une rhétorique bancaire dépassée

À l’approche de la prochaine réunion du Comité de Bâle prévue le 19 septembre, la pression monte bel et bien d’un cran. Les ministres des Finances européens, la Commission ainsi que les principaux représentants du secteur bancaire expriment leurs inquiétudes à l’unisson sur une éventuelle mise en péril des capacités des banques à assurer un niveau de crédit adéquat pour le financement de l’économie réelle. 

 

Une série d’ajustements prudentiels ciblent en effet la méthode de calcul du RWA (risk weighted assets) au dénominateur du ratio de solvabilité incluant notamment les risques liés aux opérations d’émissions monétaires, ceux liés aux activités de marchés (interbancaires, titres, instruments financiers à terme), les risques opérationnels inhérents à l’exercice du métier ainsi qu’en introduisant pour la première fois, le risque de taux.

 

Les PME pénalisées ?

 

L’objectif affiché est parfaitement clair, il s’agit d’homogénéiser les pratiques en laissant moins de marges d’appréciation à certains modèles d’évaluation internes IRB (internal ratings based approach). Rigueur qui devra désormais être opérée activité par activité et non de manière consolidée, ce qui devrait en théorie aboutir à une quantification plus représentative des risques réels encourus.

 

De son côté, la Fédération bancaire européenne (FBE) estime que l’exigence supplémentaire de capital s’élèverait à environ «55 % du capital Tier 1 actuel» soit 900 milliards d’euros, sans prendre en compte les efforts prévus par le TLAC (total loss absorbing capacity). Ce qui amène Philippe Brassac, directeur général du groupe Crédit Agricole SA à monter au créneau :  «Les mesures envisagées se feraient au détriment du financement de l’économie». Poursuivant son implacable plaidoyer intéressé, il affirme que cela « pénaliserait tout particulièrement des secteurs essentiels en matière d'emploi, comme les PME ou les grands exportateurs français».

 

Tout d’abord, il est judicieux de préciser que le maintien d’un niveau de ratio conforme faisant suite à une exigence d’augmentation de capital réglementaire au passif du bilan bancaire ne se fait pas systématiquement au détriment d’une baisse des actifs détenus. L’émission de nouvelles actions ou la mise en réserve d’une fraction plus grande des bénéfices constituent des moyens pour satisfaire à un rehaussement quantitatif de fonds propres.

 

Quand bien même ces solutions ne seraient pas envisageables pour diverses raisons. Pourquoi la réduction des actifs devrait précisément toucher les petites et moyennes entreprises ? Selon les derniers chiffres (2014) du Conseil d’Analyse Economique (CAE), l’encours moyen des crédits aux entreprises représente 10 % du total de bilan des banques françaises, ce chiffre passe à 5 % lorsqu’on isole spécifiquement les PME. C’est pourquoi la baisse des crédits à ce secteur ne peut être considérée comme étant une variable d’ajustement ni sérieuse ni suffisante.

 

C'est bien la finance hypertrophiée qui nuit à la croissance.

Des intérêts constitués qui prônent l’inertie

 

Il convient de remettre les choses à leurs places. C'est bien la finance hypertrophiée qui nuit à la croissance. Si aujourd'hui les exigences réglementaires en matière prudentielle s'intensifient c'est avant tout pour faire face à un potentiel de nuisance autrement plus singulier et dont la matérialisation comme nous avons déjà eu l’occasion de le voir, engendrerait de nouveau de lourdes conséquences : anéantissement de la confiance collective, chute de l'investissement, détérioration des capacités productives, destruction d'emplois à grande échelle, choc de grande envergure sur les finances publiques, récession…

 

Dans un tel contexte, il est donc impératif de ne pas céder aux velléités en tout genre. Les actifs financiers détenus à des fins de transactions des cinq plus grands groupes français (27 % du total de bilan) pèsent près de 6 fois plus que les crédits aux PME. N’y a-t-il pas là davantage matière à compenser les effets éventuels d’une exigence plus contraignante de fonds propres ?

 

D’autant plus que la majorité de ces emplois concernent des activités de marchés complètement décorrélées de la dynamique productive («trading» à haute fréquence par exemple). Ce qui nous amène, légitimement, à nous interroger si ce n’est pas en réalité la volonté de préserver des marges de manoeuvre en matière d’opérations spéculatives qui pousse l’industrie bancaire à contester le bienfondé d’une réglementation plus prudente.

Dans ce cadre, force est de constater la responsabilité des structures du capitalisme actionnarial qui conditionnent la stratégie et la gouvernance globale de long terme des entreprises à leurs seules exigences de retour sur investissement à court terme !

 

L’impasse du calcul de risque ex post

 

Par ailleurs, ce débat nous donne aussi l'occasion d'approfondir la réflexion. L'arsenal des ajustements prudentiels en cours d'élaboration par le Comité de Bâle prévoit également de remplacer la très controversée méthode statistique de la Value at Risk, dont la propension à favoriser les retournements procycliques n'est plus à démonter, par celle de l'espérance mathématique de la perte extrême (expected shortfall). Même si cela va dans le bon sens, nous atteignons irrésistiblement les limites du paradigme qui régit la régulation actuelle en matière de calcul du risque.

 

La faisabilité d’un tel calcul repose en premier lieu sur le ciblage d’une juste «densité de probabilité » qui serait intrinsèquement stable. Il s’avère aujourd’hui que les outils de modélisation parviennent à identifier une bonne densité en « régime".

 

Or, les limites de cette approche apparaissent au moment même ou elle est censée être la plus utile : lors des changements de configuration en période de crise séculaire. En effet, la théorie d’un probabilisme transcendant est mise à mal sous l’effet des comportements irraisonnés des agents (phénomènes de ventes massives, croyance collective mimétique).

 

Ainsi, il faut souligner avec force la nature profondément non probabilisable du risque financier au sens de l'incertitude keynésienne.

 

La transformation des structures de la finance

 

Dans ce cadre, le déploiement d’une stratégie visant à ajuster de manière permanente divers dispositifs en fonction de la conjoncture financière et dont les niveaux de complexité sont en perpétuelle évolution, revient à condamner la régulation à avoir constamment un cran de retard dans l’encadrement des comportements déviants de certains opérateurs financiers. Une régulation active dans la radicalité doit prendre forme et ne pas se résoudre fatalement à tenter de contenir les risques à la marge, mais à les éradiquer à la source.

 

De nombreuses propositions peuvent être émises en ce sens : remédier à l’asymétrie des mécaniques de rémunération des opérateurs de marchés à travers un système de bonus négatif, limiter de manière drastique les encours de crédits titrisables et cessibles à des opérateurs non soumis à des exigences prudentielles, amorcer une déleviarisation d’ensemble, procéder à une « réappropriation politique des structures matérielles de la finance dérégulée».

 

Ou encore interdire l’existence fonctionnelle des marchés de gré à gré, augmenter les seuils réglementaires des appels de dépôts de marges sur les marchés organisés, doter la politique monétaire d’instruments dédoublés, introduire des mesures coercitives de détention de certains titres dans les bilans bancaires afin d’orienter l’épargne ou encore rétablir le lien fondamental entre la puissance souveraine et son émanation monétaire à savoir la Banque Centrale en permettant à ce dernier d’intervenir directement sur le marché primaire.

Enfin, mettre fin à l’exposition des encaisses monétaires (biens matériels élémentaires de la collectivité) aux potentielles dérives d’entités privées à travers une séparation stricte des activités bancaires est une condition absolument sine qua non pour une stabilité financière de long terme.

 

C’est donc un nouveau « compromis institutionnalisé»  qu’il convient de refondre pour aller plus loin qu’un simple changement d’intensité et tendre vers un changement de nature à mi-chemin entre une nationalisation intégrale du secteur bancaire et un fractionnement absolu. Le chemin est encore long…

 

Déniz Bozkurt est diplômé en master banque, monnaie, marché à l'Université ParisOuest-Nanterre-La Défense 

 

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